A quoi ressemblait la vie privée de l’auteur des Quatrains ? La maison d’édition El-Karma a tenté de répondre à cette question, en publiant un nouvel ouvrage rédigé par Mona Qattane, dernière épouse de Salah Jahine, avec qui il a partagé une belle histoire d’amour. Ce récit de vie, intitulé Soura Chakhsiya Li Zawget Chaër (portrait personnel de la femme d’un poète), est écrit à la troisième personne du singulier. Qattane, égyptienne de mariage et palestinienne de naissance, tente de prendre du recul par rapport à leur vie commune, en opérant un voyage romantique dans le temps passé. Elle était sa muse, et lui, son mentor, qui l’a encouragée à faire ses débuts au cinéma.

« La seule chose dont elle était sûre, c’était qu’elle aimait cet homme. Elle l’aimait profondément … Or, il n’avait rien d’une star hollywoodienne de cinéma. Elle était de nature timide et silencieuse. Il était la personne la plus miraculeuse à qui elle a eu affaire ». Elle l’évoque ainsi par ses mots, dans son livre qui vient de paraître à l’occasion de la Foire du livre. Elle suscite par ses phrases tant de réflexions, en racontant les événements majeurs de leur vie conjugale qui a débuté vers la fin des années 1960 et a duré jusqu’à la mort du poète dans les années 1980.

Après la disparition de son époux, Qattane a décidé de mettre fin à sa carrière de comédienne et de se consacrer à l’écriture. Elle a donc signé un premier livre, en 1987, portant toujours sur leur vie commune, Ayami Maa Salah Jahine … Tadakhol Wa Nazif Al-Zamane (les jours que j’ai passés auprès de Salah Jahine, entrelacs de nos vies). Puis, plusieurs années plus tard, la voilà en train d’écrire un deuxième ouvrage sur eux, alors qu’elle a à peu près 80 ans.

Le titre de ce nouvel ouvrage est inspiré du livre de James Joyce, A Portrait of The Artist as a Young Man. « J’ai découvert cette oeuvre de Joyce durant mes études scolaires en Grande-Bretagne où je résidais. Je l’ai eu comme récompense à l’école, puis une fois mariée, j’éprouvais un grand plaisir à le lire avec mon époux », précise Mona Qattane, qui raconte dans son livre : « Nous étions friands de livres d’histoire, et de lecture en général ». Et d’ajouter encore une fois à la troisième personne : « Elle ne connaissait pas grand-chose sur l’histoire des Arabes, il lui a fallu beaucoup de temps afin de lire ses poèmes en dialectal égyptien. Elle a été fascinée par la profondeur, la simplicité et la splendeur de sa poésie. Ils s’asseyaient souvent sur le sable des plages d’Alexandrie, à l’ombre d’un parapluie, avec de gros bouquins entre les mains et lisaient, l’un à l’autre, à voix haute, des vers de poésie, en anglais et en français. De quoi éveiller naturellement la curiosité des passants. Lui, il comprenait parfaitement bien ces deux langues, alors qu’il ne les a pas vraiment étudiées à l’université. Parfois, ils se disputaient passionnément à cause des événements de l’histoire qu’ils lisaient. Ils avaient déjà avoué leurs secrets, et leurs idylles amoureuses passées, et connaissaient tout l’un sur l’autre ».

Elle aussi, dans le livre qui vient de paraître, n’a pas lésiné sur le fait de révéler leurs secrets personnels. Les lecteurs sont souvent dans la confidence, car l’auteure trouve un grand plaisir à ressusciter ses souvenirs avec son mari, à prendre son temps pour y réfléchir, afin de mieux les apprécier. « L’idée du livre est née en 2004, l’année où notre fille, Samia Jahine, s’est mariée. Je me suis retrouvée seule, en face-à-face avec une feuille blanche, et j’ai commencé à écrire cette biographie, en méditant sur les événements. Je n’avais pas l’intention de la publier, surtout que je l’ai rédigée en anglais », confie Qattane.

Donc, le livre, dont il est aujourd’hui question, a la forme d’un carnet de mémoires, et la compilation de ces textes écrits séparément a été traduite plus tard en arabe. « J’ai des amis proches qui ne maîtrisent pas l’anglais, et j’ai voulu partager ces souvenirs avec eux, les plus beaux comme les plus douloureux », poursuit-elle.

Question d’âge

Mona Qattane évoque intelligemment les problèmes que provoque la différence d’âge au sein du couple. « Ils étaient, aux yeux du monde, un étrange amalgame d’amoureux, d’autant plus qu’elle avait l’air plus jeune que son âge réel et que lui, avait l’air beaucoup plus vieux que ce qu’il était ».


Un portrait de Mona Qattane par son époux.

Le récit est riche en détails personnels, comparant leurs deux personnalités. De quoi le faire gagner en crédibilité. « Elle était plus grande que lui, ressemblait plutôt à un garçon manqué, ou comme disent les Italiens : falsa magra. Il était gros, les cheveux clairsemés, premiers signes de la calvitie. Lui, jovial et sociable, elle, était tout le contraire, timide et silencieuse. Les gens avaient l’habitude de se réunir autour de lui, dans son bureau au journal Al-Ahram. C’est ainsi qu’elle l’a connu, lorsqu’elle a été le voir avec sa mère, dans les locaux du journal, sa mère étant la seule femme de la rédaction. Deux mois plus tard, ils étaient animés par le besoin de se voir, seuls, toutes les semaines, à l’écart de la foule », raconte-t-elle dans le livre.

Qattane donne les détails de leurs sorties, les endroits où ils se retrouvaient, les personnages qu’ils fréquentaient … Et ce, avec des images à l’appui : leur photo de mariage en 1967, d’autres photos de leurs promenades dans les rues du Caire ou dans les anciens cafés du mont Moqattam, un portrait d’elle peint par Jahine, le couple en train de danser dans un restaurant italien à Alexandrie en 1964 …

« Elle était agréablement surprise en dansant avec lui, découvrant que malgré son poids lourd, il avait la légèreté d’une plume en bougeant sur la musique. Et pendant ce temps, ils parlaient de tout et de rien : leur vie, l’art, ce qui se passe sur la planète terre, jusqu’au jour où ils ont décidé qu’ils voulaient continuer leur vie ensemble », dit-elle dans le livre.

Perdre la boussole

Mona Qattane ne manque pas de donner des précisions sur les divers aspects du poète et dessinateur à la fois jovial et déprimé, avant et après avoir fait sa connaissance. Elle le décrit comme étant « sa boussole », après sa disparition, elle a complètement perdu le nord.

Elle évoque aussi le premier mariage de Jahine avec une professeure de dessin, qui travaillait avec lui dans la presse. Elle s’étale sur sa générosité inégalée. « Ils partageaient tous les deux une même vision de la vie, ne considéraient aucunement que l’argent était le centre de l’univers. C’est pourquoi il leur était facile de tisser leur cocon, de construire leur nid et d’envisager un avenir commun », écrit-elle, avant de s’attaquer à l’un des motifs l’ayant poussée à publier cet ouvrage : « Le suicide est une question assez délicate dans notre société orientale, et j’ai voulu en parler. Car c’est une expérience que j’ai connue de près, accompagnant les deux personnes les plus chères à mon coeur, ma mère et mon mari ; deux personnes très courageuses. Je n’aurais pas pu aimer et respecter autant mon mari, si je n’avais pas eu une mère comme la mienne (…). En travaillant sur mon livre et en pensant à tous ces événements passés, j’ai essayé de mieux saisir les raisons psychologiques qui les ont conduits au suicide. Bref, choisir de vivre ou de mourir, cela demande beaucoup de courage », conclut Qattane qui, elle aussi, doit avoir beaucoup de courage pour accoucher d’un tel ouvrage.

Soura Chakhsiya Li Zawget Chaër (portrait personnel de la femme d’un poète) de Mona Qattane, aux éditions El-Karma, janvier 2023, 160 pages.

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